Lyrismes vénitiens
Accroupi et bien adossé au mur d’un édifice, ignoré et éludé par les passants, libéré de la moiteur vénitienne par la fraîcheur de la paroi et la pénombre qui m’entoure, j’attends Marie qui examine une énième paire de chaussures (ou était-ce un sac à main?) et j’écris, ce qui transforme cette attente exaspérante en course contre la montre: je dois finir avant que Marie ne sorte de la boutique!
Or, dans la rue étroite dans laquelle nous sommes, la proximité des parois me surplombant de plusieurs étages amplifie toutes les conversations des étages supérieurs. En ce moment, j’ai droit à une verte réprimande italienne, qui vient d’une fenêtre quelques étages au-dessus de moi et qui prend la forme d’une longue logorrhée lyrique, un peu comme un monologue d’opérette. Les modulations des moments forts et des moments calmes de cette réprimande donnent un rythme presque musical et l’on sent que l’auteur de cette tirade le sait: les emphases et les arguments sont tragiques et bien sentis; son ton est ferme, mais empreint d’un pathos qui le rend juste. Tout ceci est d’une évidence limpide, bien que je n’arrive pas à saisir un traître mot de la conversation. De son côté, je crois qu’il arrive à bien se faire comprendre, le monsieur…
Même dans toute cette agressivité, cette langue est un chant et ceci est un spectacle, dont je suis un des spectateurs; certains passants s’arrêtent, écoutent et esquissent un sourire, médusés par cette étrange mélopée.
Marie peut continuer de chercher cette chaussure parfaite, aussi élusive soit-elle, en toute quiétude: pourvu quelle y prenne encore un peu de temps…
